Massif du Kebnekaise, Laponie suédoise
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Le bus me laisse à Narvik, qui est la gare la plus au nord de Norvège, mais desservie par une ligne de chemin de fer suédoise. Pendant le cours laps de temps avant le départ du train, je laisse mes affaires à la gare au milieu d’un grand bazar de skis, pulkas et sac-à-dos déjà présents (trop bien ce pays où les gens apprécient autant passer du temps dehors) et vais faire le plein de provisions et de gaz en vue de ma rando suivante.
Je quitte le train à Kiruna, ville la plus au nord de la Suède, à 67°50’N (soit 145 km au nord du cercle polaire arctique), en territoire same.
Kiruna est une importante ville minière. La ville suit actuellement un grand plan de relocalisation car l’ancien centre-ville s’effondre progressivement à cause de l’activité minière en dessous. Juste au nord-est se trouve une base de lancement de fusées et ballons-sondes de l’ESA.
Tout ça n’est pas très hospitalier, donc je vais randonner plutôt au sud-ouest. L’idée est de rallier Nikkaluokta à Kvikkjokk en passant au pied du Kebnekaise (plus haut sommet de la Suède, à environ 2000 m d’altitude) et en faisant le tour du massif de Sarek par l’ouest (tous les toponymes sont dans la langue same locale, et visiblement ils apprécient les k !).
Bien que très au nord, la vague de chaud frappe ici aussi, les températures annoncées pour la semaine à venir restent autour de 0°C ! C’est assez désespérant.
Je remonte la vallée de Láddjujohka, la neige, quand il y en a, est imbibée d’eau des dernières pluies (oui, de la pluie, en plein hiver au delà du cercle polaire…). Le fond de vallée est marécageux et en temps normal gelé et recouvert de neige. Là tout est noyé dans l’eau, retenue par la couche de glace en dessous. Je suis la piste balisée pour les motoneiges (qui ravitaillent le refuge de Kebnekaise et y acheminent les clients, qui veulent skier le sommet mais pas les 20 km dans la vallée). Mais la piste balisée étant impraticable, je peux voir à leurs traces les détours de plus en plus grands qu’elles sont obligées de faire pour ne pas se noyer dans l’eau, et en même temps éviter le sol à nu. À ski, je fais pareil mais ne peux éviter de skier régulièrement dans 20 cm d’eau, de déchausser et marcher 10 m sur la toundra, remettre les skis, skier 20 m et recommencer.
Le soir je monte la tente sous un crachin (de pluie) qui dure depuis plusieurs heures. Une demie journée que je suis parti et je suis déjà trempé. J’étais loin de penser rencontrer de la pluie en cette saison et à ses latitudes, et donc mon matériel n’est pas adapté à ces conditions.
J’étais loin de me douter que ma petite sortie préparatoire dans le Vercors représenterait aussi bien les conditions d’ici…
Les jours suivants ne sont guère mieux, je skie souvent sur de la glace vive, à défaut de neige, ou bien sur de la neige détrempée.
Deux suédoises rencontrées me disent que plus au nord, vers Abisko d’où elles viennent, la neige est bien mieux est plus présente. C’était mon plan B, itinéraire moins engagé car beaucoup plus fréquenté, du coup moins sauvage et paysages a priori moins variés.
Je serai plutôt content de mon choix, à condition d’éviter le Kungsleden (la voie royale), itinéraire très fréquenté été comme hiver, je ne croiserai pas grand monde et des paysages plutôt variés.
Contrairement à la Norvège, pays du ski, la Suède est le pays de la motoneige, chacun peut circuler avec où il veut, y compris dans les parcs naturels et en ville. J’en croise quelques unes un peu chaque jour, il faut reconnaître qu’elles me facilitent beaucoup la progression en compactant la neige et fraisant la couche de regel.
Et quelques personnes à ski aussi, notamment deux françaises et un français tirant d’énormes pulkas. Il et elles transportent leur kayaks gonflables et tout l’équipement pour aller naviguer 3 jours en Norvège, en s’y rendant à ski en traversant les montagnes suédoises. Projet totalement débile, donc trop bien !
La plupart des itinéraires d’hiver sont balisés pour les motoneiges et skieurs par des hautes croix rouges (tout les 50 m !), ou à défaut de piquets de bois, qui aident beaucoup en cas de blizzard ou de perte de visibilité :
Le temps change extrêmement vite et est assez imprévisible, le climat tempéré et humide de Norvège rencontre les masses d’air plus froides de la plaine suédoise au dessus de ces montagnes. Cela engendre des vents assez violents et aléatoires, mais très locaux, qui peuvent durer quelques heures ou toute une journée. Je pouvais monter ma tente sous un calme plat, subir de fortes rafales dans la soirée puis partir le matin avec un vent qui souffle totalement à l’opposé de la veille. La neige laissait voir que chaque vallée n’avait pas subit les mêmes événements non plus, la neige pouvait être soufflée dans une vallée, manquer dans une autre, imbibée de pluie ou couvert de neige fraiche, avoir une croute de regel, etc.
De toute manière dans ces montagnes je n’ai jamais eu de réseau de toute ma rando pour pouvoir consulter les prévisions, le massif est totalement isolé.
J’aperçois de temps en temps des rennes (élevés ici, mais ils restent très farouches) et des lagopèdes alpins en abondance. Dans certaines vallées plus boisées, ils volent de partout et font parfois un sacré rafut au matin avec leur gloussement/caquètement qui ressemble à un croassement de grenouille.
Les montagnes ici sont totalement dépaysantes et n’ont rien à voir avec les jeunes Alpes ou Pyrénées, ni avec les vielles Vosges ou du massif central. Ce sont de très larges vallées glaciaires qui courent sur des dizaines de kilomètres. Souvent de très longs lacs remplissent ces vallées.
Les sommets ne sont pas acérés, mais pas rabotés pour autant. Des vallées d’altitude et des hauts plateaux les séparent. Surtout, tout est très vaste et étalé, et les vues ne changent pas tous les kilomètres ; je peux skier 15 km avec toujours plus ou moins le même paysage devant et autour de moi.
Alors parfois un peu de couleur, ça flashe dans tout ce blanc :
J’essaye d’imaginer à quoi cet environnement peut ressembler en été. Lorsque la neige manquait, le sol était soit rocailleux soit de la toundra : de la mousse, du lichen et diverses espèces d’éricacées. Dans les vallées boisées, c’est essentiellement du boulot, plutôt nain et tortueux, à la fois à cause du climat et des élans qui grignotent les jeunes rameaux et rabotent leur écorce.
Je rencontre de temps en temps des villages samis, inoccupés en hivers, ils sont utilisés en été lorsqu’ils gardent leurs rennes.
(Pas trop de contraintes d’urbanisation ici vu l’espace qu’il y a !)
Sur la fin de la rando, je me rend compte qu’une de mes fixations bouge. Je suis en train de perdre la vis arrière et une couche de neige glacée fait pression entre la fix et mon ski ! Je tente de la resserrer (je n’ai que mon couteau et je maudis celui ou celle qui a décider de mettre des vis torx). Ça ne tient pas et je finis par la perdre définitivement. Le lendemain, je m’arrête à un refuge pour compléter mes provisions (c’est pratique, on peut dans certains refuges suédois gardienés acheter divers aliments de base, et même du gaz), je peux resserrer les vis restantes avec un vrai tournevis.
Avant dernier soir, je suis proche de la frontière norvégienne, il y a un refuge norvégien en accès libre et je me dis que je passerai bien la nuit là, faire sécher mes affaires et profiter du poêle pour me laver. J’entre, 2 allemands s’apprêtent à partir après avoir passer une journée de repos ici. J’étale tout mon bazar, puis des groupes commencent à arriver, certains ont réservé des places, il semble qu’on soit bien trop nombreux. De ce que je comprends, l’endroit est très populaire. Finalement moi j’ai déjà bien trop chaud dans ce truc, les gens vont vouloir rallumer le poêle, on va être entassés et ça va être le sauna. Je préfère retourner dehors, replis tout et vais bivouaquer plus loin. Je pense que tout le monde s’est dit la même chose car il n’y a plus personne dans le refuge au moment où je pars et des tentes sont installées à côté !
Ma fixation tiendra un jour de plus mais je finis par perdre totalement le ski la veille du dernier jour, dans de la neige profonde et lourde.
Je rejoins la vallée plus bas à cloche-ski (ce n’était déjà pas évident de descendre dans cette neige lourde avec 2 skis, alors avec un seul…), installe mon camp puis tente de remettre en place la fixation. Je la renforce autour de mon ski avec toute la toile adhésive que j’ai + de la cordelette. Mon bricolage, bien que j’en étais confiant, ne tiendra pas 300 m en skiant sur la neige regelée le lendemain. Les vis elles tiennent jusqu’à la fin, en faisant attention à garder le ski à plat.
La dernière nuit, j’ai enfin un ciel dégagé pour la première fois et je peux voir mes premières aurores boréales. Elles sont assez faiblardes, je trouve pas ça sensationnel. Quant à la nuit, elle raccourcie à grande vitesse, c’est très perturbant ; entre le départ une semaine plus tôt et aujourd’hui, j’ai gagné 1h de jour.
De retour à Kiruna, je trouve un magasin de sport pour me repercer des trous propres et remplacer les vis, et pour moins cher que ce que je craignais. J’aurai juste perdu le mécanisme permettant de déchausser dans l’histoire.
Fait amusant, dans l’appartement où je passe la nuit à Kiruna, je retrouve les 2 anglais croisés à ski la semaine précédente, qui avait aussi eu des problèmes avec une de leur fixation.