Montagnes de Šar et de Korab (20/10 au 25/10)
Trace GPX : track.gpx
Activities:
Pays traversés : Kosovo 🇽🇰, Macédoine du Nord 🇲🇰, Albanie 🇦🇱
Après Prizen, je retrouve très rapidement les montagnes, par la magnifique crête du Mont Oshlak :
Les sommets sont enneigés encore… Il faut que je me fasse à cette idée maintenant, ça ne fondra pas avant le printemps prochain. Mais j’ai encore du mal à m’y faire.
Il fait un temps exceptionnellement magnifique, j’en profite au maximum, à passer un bout de temps au soleil, dans l’herbe du mont Oslak, en face des montagnes enneigées. Ce sera peut-être le dernier jour autant ensoleillé.
Les monts Šar et la chaine du Korab sont les derniers massifs montagneux que je traverserai, avant de redescendre dans la campagne albanaise.
Même si tout au fil des mois précédents, je m’imaginais bien continuer à marcher au delà, par exemple remonter doucement l’Italie par le Sentiero Italia, je ne suis plus trop dans cet état d’esprit en repartant de Prizren. Je suis un peu las. Je n’en ai pas assez de marcher, ni de dormir dehors, loin de là, mais c’est plutôt les contraintes annexes qui sont devenues une sorte de routine depuis 4 mois ; racheter encore et toujours la même nourriture en supermarché, planifier les prochaines étapes, chercher un hébergement lorsque j’arrive dans une ville…
Lorsque je marche, je compte les jours avant la prochaine ville ou village où je pourrai manger un peu diversifié, et quand je suis en ville je m’ennuie rapidement et ai hâte de repartir.
Mais il y a aussi la météo qui devient chaque jour un peu plus incertaine, plus froide.
Je fais aussi moins d’effort pour apprendre les bases et tenter de parler une énième langue, l’albanais, bien que ce soit une culture qui m’intéressait beaucoup à la base.
Je prévoyais un long passage sur la crête du massif, entre Kosovo et Macédoine du Nord. J’hésite longtemps et change d’avis plusieurs fois sur l’itinéraire à suivre pour y monter. Mais il n’y a rien à faire, l’accès me sera impossible, avec cette neige c’est bien trop engagé pour moi, avec de simple chaussures de trail et sans équipement. En plus, les nuages ont pris possession des crêtes, me retrouver la haut les pieds dans la neige et sans visibilité me semble totalement dépourvu d’intérêt. Il y en a tellement que certaines combes semblent déjà skiables. Pour avoir ces conditions en Ariège, il faut attendre encore 2 mois ! Et pourtant ici je suis sous des latitudes bien plus basses et les plus hauts sommets culminent à 2500/2600 m maximum.
J’improvise alors un itinéraire, en hors sentier sous la limite de l’enneigement. Le terrain et la végétation s’y prête très bien. J’apprécie finalement très bien ce changement de programme. Je retrouve le plaisir de faire mon propre chemin à travers la végétation rase et les pierriers, la liberté d’évoluer comme je veux avec les contraintes du relief. Les montagnes sont très granitiques, ça change des montagnes karstiques des mois précédents, le relief est formé de courtes vallées glaciaires et de cirques. Je me croie vraiment dans mon terrain de jeux, en Ariège (et évidement c’est donc très beau !). Les seuls indices qui me rappelle que ce n’est pas l’Ariège : les chamois ici ont un pelage très sombre, encore plus que les chamois des Alpes (qui sont eux-mêmes plus sombres que les isards pyrénéens) et les détritus encore partout, alors que je suis en altitude et bien loin de tout sentier…
Au dessous de moi dans la vallée, les hêtres portent leurs plus éclatantes couleurs, avant le déclin. Au dessus de moi, c’est à l’inverse l’absence de couleur qui domine : du gris, du noir et du blanc. Je crois qu’aujourd’hui je contemple les plus beaux paysages de mon chemin à travers les Balkans, voir de mon chemin tout court.
C’est aussi dans ces montagnes, entre Kosovo et Macédoine du Nord que le dépaysement est bien plus marqué, en observant les habitants de cette région. Je me retrouve un soir à faire la queue à la fontaine pour remplir mes bouteilles (on me laissera passer avec mes 3 ridicules litres ! Eux viennent avec des dizaines de jerricans). En pleine montagne, sur un col frontalier, un homme sort des nuages accompagné de deux chevaux de bât transportant diverses marchandises. Dans un village kosovar, je vois passer un groupe de femme chevauchant en amazone, transportant aussi divers paquets et un viel homme qui revient de son potager avec son âne.
Un jour, je remonte une longue vallée côté Macédoine du Nord. C’est la fin de journée, le ciel est très nuageux et il commence à faire sombre. Je marche perdu dans mes pensées, sans être tellement attentif à mon environnement. Je lève la tête par hasard alors que je franchi une combe : à une centaine de mètres une masse noire, à l’allure un peu pataude, remonte la combe en trottinant, pas apeurée, juste dérangée, jusqu’à disparaître dernière un replis de terrain. Il m’avait vu en premier. L’instant n’a duré que quelques secondes, à cette distance et sans trop de lumière, c’était très flou, pour autant aucun doute possible : j’ai enfin aperçu un ours !
Je suis tellement content, même si je n’en ai pas vu grand chose ! La fin de mon périple approchant, et après 2 mois à voir régulièrement des crottes ou empreintes d’ours, je me demandais si j’aurai encore la chance d’en apercevoir un.
Je passe au pied du mont Rudoka, sommet du Kosovo (2661 m) sans y monter, il est totalement pris dans les nuages. Et puis je dois surtout avancer encore pour avoir une opportunité de redescendre. En octobre, je ne peux plus bivouaquer en altitude, les températures sont trop froides, alors il faut que j’anticipe des échappatoires me permettant de redescendre le plus possible pour passer la nuit.
Mais des fois je tombe aussi sur des cabanes de bergers. Fin octobre, ils sont déjà redescendus avec leurs bêtes, laissant les montagnes vides. Leurs cabanes restent des fois ouvertes, et à deux reprises je pourrai bénéficier d’un abri, d’une natte de paille ou d’un matelas, et d’un poêle.
C’est dommage de ne rencontrer aucun berger de ces montagnes, mais en même temps je n’ai pas à me soucier des chiens de berger, qui sont autrement plus imposants et agressifs que les patous pyrénéens. Je peux marcher en liberté dans ces immenses steppes sans craintes.
Le mont Korab (2764 m) est à la fois le plus haut sommet de l’Albanie et de la Macédoine du Nord. Mais c’est aussi pour moi un passage quasi obligé pour entrer en Albanie, à moins de tout redescendre et marcher de longues heures sur des routes. J’étais donc assez inquiet quant aux conditions et à la météo.
Étonnamment le massif du Korab, bien que plus haut, a visiblement reçu bien moins de neige que celui de Šar et je passe même sans mettre un seul pied dans la neige. Mais je dois faire face à un vent d’une rare violence, peinant pour garder l’équilibre.
Les couleurs des hêtres ont passé leur apogée, ils prennent maintenant des reflets gris violacé, plus ternes, c’est le déclin. J’ai eu la chance de pouvoir apprécier la lente évolution des couleurs d’automne, jour après jour et sans en manquer un, depuis un mois et demi, c’est quelque chose que j’ai vraiment apprécié, bien au delà de mes espérances.
À présent il est temps pour moi de bifurquer vers l’ouest. Tiranë est à une grosse centaine de kilomètres, ce n’est plus qu’une question de jours. Je fais mes derniers pas dans les montagnes avant d’engager la grande redescente. Un peu triste, mais surtout rassuré à cause de la météo toujours très instable.
En cette saison, les températures en journée dépassent rarement les 5°C, alors quand le vent, les nuages et la pluie s’y ajoutent, je suis à la limite de mon confort avec mon équipement actuel, et donc souvent très inquiet et préoccupé par l’évolution du temps.
Malgré tout, ces dernières montagnes m’auront réellement enchanté. Des paysages chaque jour très différents, ressemblant parfois à des steppes, parfois à l’Ariège, parfois à l’Islande… Et l’impression de solitude extrême qui régnait. Hormis quelques randonneurs qui faisaient l’aller-retour au Korab et un homme et ses chevaux de bas, je n’ai vu personne dans ces montagnes, en dehors des villages.
Et elles n’étaient finalement pas si polluées de déchets que ça, c’était surtout le début, dans le parc naturel des Monts Šar (peu importe les pays, je trouve souvent les parcs naturels plus sales, car plus fréquentés).