Prokletije et plaine du Kosovo (11/10 au 19/10)
Trace GPX : track.gpx
Activities:
Pays traversés : Monténégro 🇲🇪, Albanie 🇦🇱, Kosovo 🇽🇰
Pour entrer en Albanie, la Via Dinarica descent 600 m d’altitude sur un sentier imaginaire à travers la forêt. Je m’étais noté de tenter d’autres sentiers alternatifs présents sur mes cartes, plus loin sur la crête. Mais ma priorité du moment est de quitter la crête au plus vite ; la bura souffle de nouveau bien fort, je suis dans les nuages et le grésil, il fait aux alentours de 0°C. Une belle piste en lacets me permet de facilement perdre de l’altitude, jusqu’au fond de la vallée. De là, je marche plusieurd kilomètres dans le lit du torrent jusqu’à la frontière albanaise. Une façon quelque peu originale d’entrer dans un pays !
À cheval entre le Monténégro, l’Albanie et le Kosovo se trouve le massif de Prokletije (en serbe) ou Bjeshkët e Nemuna en albanais (les « monts maudits »), ou simplement Alpes albanaises. C’est dans ce massif que se termine la Via Dinarica.
Après plusieurs jours où le ciel était souvent bouché par un plafond nuageux bas, ce matin ça se dégage enfin. J’ai deux jours de beau temps stable. Ça colle parfaitement avec mon passage au cœur des Prokletije, j’ai une chance incroyable !
La vue sur les sommets est magnifique, et la neige bien fondue par endroits. Dans ces paysages et avec ce temps je suis aux anges et avance avec énergie.
Les passages de col restent par contre extrêmement enneigés et donc délicats :
La redescente dans cette combe me demandera bien plus de temps que la montée :
Pour monter au Maja e Jezerces, sommet des Alpes Dinariques, la touche de fin de la Via Dinarica, j’ai le choix entre son arrête sud ou nord. J’hésite longuement, sans connaître les conditions ni avoir de vue du sommet pour le moment. Je finis par choisir l’arrête nord qui a le plus de chance d’être déneigée car au vent.
Lorsque j’arrive au col de Jezerces, j’ai une vue imprenable sur le sommet. À première vue, l’enneigement ne semble pas si pire. Mais à y regarder de plus près, en essayant de suivre des yeux le cheminement de l’itinéraire, ça semble très exposé. Il faut traverser de nombreux couloirs et longer des vires remplis de neige. Au sommet il y a encore une fine couche de neige fraiche sur le rocher malgré la journée ensoleillée, donc la température doit rester basse et la neige bien dure. Sans piolet/crampons ça paraît très risqué voir simplement impossible. Je décide à grand regret d’abandonner. Je suis extrêmement frustré. J’avais une fenêtre météo parfaite, après tout ce chemin parcouru d’un bout à l’autre des Alpes Dinariques, un mois et demi de marche, j’arrive trop tard au pied de son point culminant. Tous les autres sommets de cette chaîne n’avaient soit pas beaucoup d’intérêt, soit je n’ai rien vu, soit je n’y suis pas monté à cause de la météo. Et j’arrive devant le Maja e Jezerces, qui est en plus d’une telle élégance, et je vais devoir passer a côté. Je prends alors le chemin de la descente, le cœur lourd.
Le lendemain, j’arrive au moins à monter au Zla Kolata, sommet du Monténégro (sur la crête frontalière avec l’Albanie) qui culmine à 2535 m, en improvisant un itinéraire sur son flanc déneigé sans trop savoir si ça passe jusqu’au bout.
De là haut, j’aperçois je crois les montagnes de Shar au sud, la dernière partie de mon périple :
Ayant aperçu du monde sur le sentier normal, je le suis pour redescendre, mais au moment où je le suis il est déjà repassé dans l’ombre et la neige ayant regelée, il me vaudra quelques belles frayeurs. Aucun regret de ne pas avoir tenté le Maja e Jezerces.
Je décrète que c’est ici que se termine la Via Dinarica pour moi. En fait depuis mon entrée en Albanie je ne la suivais plus, préférant une variante élaborée avant. Bien que c’est un sentier peu fréquenté, je pensais quand même y croiser un peu de monde en un mois et demi. Surtout au début, en Croatie, celles et ceux qui la remontent et qui en sont sur la fin puisque je l’ai parcourue bien tard dans la saison. Mais à part quelques rares personnes qui n’en faisaient qu’un petit bout, le chemin s’est avéré assez pauvre en rencontres.
On m’a à plusieurs reprises parlé d’un couple autrichien, partis de leur pays à pied et se rendant en Albanie, qui étaient passés une dizaine de jours plus tôt. J’avais lu un message d’eux dans une cabane. J’ai aussi plusieurs fois vu dans le cahier des cabanes une française qui signait de son passage et me devançait à chaque fois de 2 semaines environ.
En y réfléchissant, les livres d’or des cabanes sont un concept de réseau social assez particulier : on peut y écrire, en étant sûr que les prochaines personnes qui ouvriront le cahier pourront voir le message, et éventuellement y réagir, mais l’auteur du message initial n’aura jamais connaissance des commentaires qui ont suivi le sien (sauf à revenir dans la cabane). On écrit dans le seul but de donner des informations aux suivants, sans rien attendre en retour.
On peut “suivre” des gens, de cabanes en cabanes, sans non plus qu’ils sachent que d’autres personnes les suivent.
En fin de journée, je n’ai pas vraiment trouvé d’endroit qui me convenait pour dormir, ni n’ai spécialement envie de m’arrêter, alors je continue de marcher. Le crépuscule est souvent un beau moment et ne dure pas longtemps, autant en profiter. Je suis une belle crête facile. À ma droite, à l’ouest, le programme du surlendemain, à ma gauche les hauts sommets des Prokletije et en face les montagnes du Monténégro.
Plav est semble-t-il le village camp de base pour les randonnées dans le massif. Malgré la neige et la saison assez avancée, j’ai croisé de nombreux randonneurs et randonneuses. Les sentiers sont bien balisés, ça semble très fréquenté et prisé (à juste titre, c’est vraiment très beau).
Je passe au bureau de la police aux frontières demander un permis pour entrer au Kosovo par les montagnes (hors postes frontière). C’est en théorie obligatoire, mais en pratique il n’y a pas de contrôles. J’aurai aussi du en avoir un pour ma courte incursion en Albanie.
L’est des Prokletije, entre Monténégro et Kosovo n’a rien à voir avec la partie ouest. Ce ne sont pas des sommets karstiques/dolomitiques qui forment des pointes spectaculaires, mais des sommets granitiques arrondis couverts de chaos rocheux ou de landes de bruyères et de myrtilliers. C’est plus sauvage et bien moins fréquenté, la neige est plus présente aussi. Je trouve ces crêtes pas très belles, la roche est grise, le ciel est gris, et j’éprouve beaucoup de difficulté à franchir les passages en devers enneigés. Le temps s’est rebouché, j’ai qu’une hâte : en finir avec ces montagnes et cette neige, et retrouver la plaine et ses températures plus clémentes.
La plaine du Kosovo (qui signifie plaine des merles en serbe) se trouve en fait à l’est, ce que je traverse est plutôt la plaine de Métochie. Pour la Serbie, il s’agit de la province autonome de Kosovo-et-Métochie.
Le Kosovo, c’est un pays sur lequel je ne connais absolument rien, aucune idée préconçue, je ne sais pas du tout à quoi m’attendre.
Dans toute la région que je traverse, la langue parlée est l’albanais, les gens se désignent comme albanais et albanaises. Un viticulteur-barman m’offre de son raisin et le café. Le Kosovo est un pays très pauvre et je suis très surpris de voir de nombreuses maisons, pour la plupart en construction ou non habitées, très grandes et modernes, toutes dans le même style architectural qu’on peut voir aussi en France, aux grandes baies vitrées, large garage, toit quasi plat, murs blanc et tuiles, volets et encadrements noir anthracite. Je ne saurai pas à qui elles appartiennent. Elles contrastent totalement avec le paysage alentour, des maisons un peu délabrées, des pâturages, des champs et des décharges sauvages.
En terme de détritus, c’est clairement le niveau supérieur par rapport aux pays des Balkans précédents : j’emprunte en majorité des petites routes, et les bas-côtés sont une décharge ininterrompue de déchets. Si jamais je bifurque sur des pistes agricoles, je marche littéralement sur du plastique. Les champs labourés récemment voient ressortir divers détritus du sol. Un homme est en train de pêcher dans une rivière entre les bouteilles plastique qui flottent dessus. Je trouve ça vraiment dégoûtant mais ça ne semble pas déranger les habitants. Ce sont leurs propres déchets, pas des déchets importés d’autres pays, ils ont des poubelles dans chaque village, mais je ne comprend pas leur motivation à faire plusieurs kilomètres de bagnole pour aller jeter là leurs poubelles.
Le Kosovo est le dernier pays à avoir obtenu son indépendance vis-à-vis de la Serbie, indépendance reconnue que par certains pays. Et contrairement à la Croatie, la Bosnie-Herzégovine ou le Monténégro, ils font beaucoup pour mettre en valeur leur guerre de libération (ils ne parlent pas d’indépendance) et leur situation de martyrs. Je croise de nombreux monuments honorants divers chefs de guerre, statues de militaire armé, sépultures. Lorsqu’il y a un panneau explicatif, le message est extrêmement partisans, les kosovars ont libéré leur pays de “l’envahisseur” qui les oppressait, sans jamais nommer la Serbie ou les serbes.
Moi ce que je vois surtout, en tant que français et ne connaissant pas leur histoire ni leur mode de vie, c’est surtout les plastiques qui envahissent leur pays. Mais ce n’est pas en leur tirant dessus qu’ils vont disparaître. En fait je trouve ça assez contradictoire d’être si fier de leur pays si c’est pour ne pas en prendre soin et pourrir à ce point l’environnement dans lequel ils vivent.